Planter un arbre au Togo n’a jamais été aussi politique, aussi économique, aussi vital. Alors que la désertification grignote les terres du nord et que les pluies se font plus violentes et moins fiables, le reboisement s’impose comme l’une des rares réponses à la hauteur des crises qui s’accumulent. L’arbre n’est plus un décor. Il est devenu une infrastructure de survie.
Le déficit vert qui saigne le pays
Le diagnostic est sans appel. Chaque année, le Togo perd 0,42% de son couvert forestier. En parallèle, les efforts de reboisement n’en régénèrent que 0,14%. Sur le terrain, cela se traduit par 5 679 hectares rasés contre 2 000 hectares replantés. Soit 3 679 hectares qui disparaissent net chaque année.
En nombre d’arbres, le chiffre glace : plus de 5,5 millions d’arbres s’effacent du territoire togolais tous les ans. Avec eux s’en vont des tonnes de carbone stocké, des litres d’eau retenus dans le sol, des nappes alimentées, des insectes pollinisateurs, des ombres qui adoucissaient les cours d’école et les marchés.
Quand la nature rend l’addition
Ce déficit ne reste pas abstrait. Il frappe les portes et les champs. Dans la Kara et les Savanes, les sols nus ne retiennent plus rien. Les premières pluies les ravinent, les suivantes glissent sans infiltrer. Résultat : baisse des rendements, appauvrissement des paysans, exode rural.
Sur la côte, entre Aného et Kpémé, la mer avance. Les mangroves, autrefois épaisses, ont reculé. Elles servaient de digue vivante contre l’érosion et de pouponnière aux poissons et crustacés. Leur recul fragilise des milliers de pêcheurs et accélère la salinisation des terres.
Partout ailleurs, les signaux se multiplient : sources qui tarissent en mars au lieu de juin, températures ressenties plus élevées en ville, saisons agricoles qui glissent. Le climat togolais perd sa régularité. Et sans arbre pour amortir les chocs, la société les subit de plein fouet.
Un milliard de plants : l’ambition qui engage 2030
Le gouvernement l’a compris tôt. En 2021, il a fixé un objectif inédit : un milliard de plants d’ici 2030 pour relever la couverture forestière de 24,24% à 26%. L’ambition est claire : inverser la courbe.
Pour l’atteindre, il faut tenir un rythme soutenu : environ 100 millions de plants par an, sur 67 000 hectares. Ce n’est pas qu’une question de quantité. Il faut des pépinières performantes, des essences adaptées à chaque agro-écologie, des comités villageois pour surveiller, et surtout une culture de l’entretien. Un arbre planté qui meurt après trois mois creuse la dette au lieu de la rembourser.
Déboiser moins, reverdir mieux : agir sur les causes profondes
Le reboisement massif ne suffira pas si les causes de la déforestation ne sont pas attaquées à la racine.
La première cause est domestique : le charbon de bois. Il alimente encore la majorité des foyers togolais. Mais fabriquer un sac exige d’abattre 10 à 15 arbres. À l’échelle nationale, c’est une hémorragie silencieuse. D’où l’urgence des alternatives : foyers améliorés, gaz butane, biomasse densifiée, solaire.
La seconde est agricole : l’essartage sur brûlis. Pratique ancienne dans les Plateaux, la Kara et les Savanes, elle offre un gain immédiat mais détruit la matière organique du sol et ouvre la porte à la désertification. Il faut accompagner les producteurs vers l’agroforesterie, les jachères améliorées, le compostage.
La troisième est incendiaire : les feux de brousse. Souvent allumés pour la chasse ou par imprudence en saison sèche, ils détruisent en quelques heures ce que la nature met des années à reconstruire. La prévention, les pare-feux et la responsabilisation communautaire deviennent des outils aussi vitaux que la pelle.
S’ajoutent l’exploitation illégale de bois précieux comme le caïlcédrat, l’iroko ou le samba, surtout dans les Plateaux et la Maritime, et l’extension rapide des villes. Lomé, Sokodé, Kara, Atakpamé avalent leurs ceintures vertes. Or ces espaces périurbains étaient des régulateurs naturels de chaleur et d’eau.
Planter, c’est sécuriser
Le reboisement quitte donc le registre du symbole pour entrer dans celui de la stratégie. Protéger les forêts, c’est sécuriser l’eau potable des villes et des villages. C’est stabiliser les récoltes de maïs, de sorgho, de coton. C’est limiter les glissements de terrain et les inondations. C’est maintenir des filières entières : pêche, pharmacopée, artisanat, apiculture.
Les campagnes de sensibilisation reprennent une parole ancienne : « Quand la dernière forêt sera coupée et le dernier cours d’eau asséché, l’homme comprendra qu’on ne mange pas l’argent ». Le Togo a encore la possibilité d’éviter que cette phrase ne devienne une épitaphe.
Un milliard d’arbres d’ici 2030, ce n’est pas une utopie verte. C’est un plan de résilience. Chaque plant qui prend racine est une dette en moins envers les générations à venir.

