Du 13 au 17 avril 2026, Lomé est le théâtre d’une mission d’échanges de haut niveau consacrée à la chefferie traditionnelle, conduite par la République du Niger. La délégation, dirigée par M. Ayouba Abderamane, Secrétaire général du ministère de l’Intérieur, de la Sécurité publique et de l’Administration du Territoire, réunit des dignitaires de l’Association des Chefs Traditionnels du Niger (ACTN) et des hauts cadres de l’administration centrale nigérienne.
1. Une diplomatie des institutions, ancrée dans le socle socioculturel
Cette mission s’inscrit dans l’approfondissement du partenariat entre Lomé et Niamey, sous l’impulsion directe de S.E.M. Faure Essozimna Gnassingbé, Président du Conseil, et du Général Abdou Rahmane Tiani. Les deux capitales partagent une conviction. L’efficacité de l’État en Afrique passe par l’arrimage des institutions modernes aux légitimités historiques. La chefferie traditionnelle n’est pas un vestige. Elle est un levier de gouvernance, de cohésion et de développement, à condition d’être structurée, encadrée et responsabilisée.
À l’ouverture des travaux, le ministre de l’Administration territoriale, de la Gouvernance locale et des Affaires coutumières, le Colonel Hodabalo Awaté, a rappelé la doctrine togolaise. « La chefferie traditionnelle est constitutionnalisée au Togo. Elle est gardienne des us et coutumes, mais aussi auxiliaire de l’administration, médiatrice sociale et courroie de transmission des politiques publiques. » Il a salué « une initiative qui traduit la vitalité des liens de fraternité et de coopération entre les peuples togolais et nigérien ».
2. Cinq jours d’immersion : du droit aux pratiques de terrain
Le programme de travail, dense et méthodique, vise un transfert d’expérience complet.
Volet institutionnel et juridique. Présentation détaillée du cadre togolais. Loi portant statut de la chefferie traditionnelle, décret d’application, typologie des chefferies, procédures de désignation et de reconnaissance, droits et devoirs des chefs, mécanismes de discipline et articulation avec les collectivités territoriales. Les experts togolais ont insisté sur trois équilibres. Respect des coutumes, primauté de la loi, et redevabilité devant l’État et les communautés.
Volet opérationnel. Échanges avec les partenaires techniques et financiers, dont l’UNFPA-Togo, sur l’implication des chefs dans les politiques de santé, d’éducation, de protection de l’enfant et de lutte contre les violences basées sur le genre. Des sessions de travail ont porté sur la médiation communautaire, la prévention et la gestion des conflits fonciers, pastoraux et intercommunautaires, ainsi que sur les protocoles de collaboration entre chefs traditionnels, maires, préfets et forces de sécurité.
Volet immersion. Rencontres de terrain avec les autorités coutumières dans plusieurs préfectures. Les délégués nigériens ont observé le fonctionnement des conseils de chefferie, les audiences de conciliation, les registres de décisions coutumières et les dispositifs d’alerte précoce déployés dans les zones sensibles.
3. Le Niger en refondation : s’inspirer pour mieux construire
Pour le Secrétaire général de l’ACTN, M. Amirou Mohamed Sidikou, l’objectif est clair. « Nous sommes dans une dynamique de refondation visant à faire évoluer notre organisation vers un Conseil national de la chefferie traditionnelle. L’expérience togolaise, déjà structurée et encadrée par des textes, constitue une référence importante pour nous. » Il s’agit pour Niamey de passer d’un cadre associatif à une institution de la République, dotée de compétences consultatives, de moyens et d’un ancrage juridique solide.
La démarche nigérienne s’articule autour de quatre chantiers. Codifier le statut du chef traditionnel. Clarifier son rôle dans la prévention des conflits et la sécurité de proximité. Organiser sa participation aux instances de planification locale. Et professionnaliser sa fonction par la formation continue.
4. Le regard togolais : partager sans imposer, apprendre en retour
Sa Majesté Sama K. Batcharo, vice-président du Conseil national de la chefferie traditionnelle du Togo, a souligné la dimension réciproque de l’exercice. « Ces échanges offrent une opportunité d’apprentissage mutuel. Le Niger a une expérience riche en matière de gestion des grands espaces, de cohabitation agro-pastorale et de médiation transfrontalière. Nous avons à apprendre de vous autant que vous de nous. »
Le modèle togolais ne se présente pas comme un prêt-à-porter institutionnel. Il propose des principes. Légitimité coutumière contrôlée par la loi. Hiérarchie claire et transparente. Budgétisation minimale des fonctions. Intégration dans les comités locaux de sécurité et de développement. Et évaluation périodique.
5. Thématiques prioritaires : là où la chefferie change la vie des gens
Les travaux ont mis l’accent sur les domaines où l’autorité morale du chef produit un impact mesurable.
Justice de proximité et médiation. Désengorger les tribunaux, régler les litiges de voisinage, fonciers et familiaux par la conciliation, et documenter les accords pour éviter la récidive.
Protection sociale. Lutte contre les mariages d’enfants, les mutilations génitales féminines et les violences basées sur le genre. Les chefs, formés et engagés, deviennent des relais de la loi et des protecteurs des plus vulnérables.
Sécurité communautaire. Participation aux comités de veille, renseignement de proximité, et sensibilisation contre l’enrôlement des jeunes par les groupes armés.
Développement local.* Mobilisation communautaire pour l’école, la santé, l’hygiène et les travaux d’intérêt collectif. Facilitation de l’implantation des projets publics et privés par la sécurisation du foncier.
6. Perspectives : vers un protocole de coopération Lomé-Niamey sur la chefferie
À l’issue de la mission, les deux parties envisagent la signature d’un mémorandum de coopération. Il porterait sur la formation croisée des chefs et des administrateurs, l’harmonisation des outils de médiation, l’échange de textes juridiques, et la mise en place d’un cadre de concertation périodique entre les Conseils nationaux de chefferie des deux pays.
L’ambition est partagée. Faire de la chefferie traditionnelle un corps intermédiaire moderne, au service de l’État de droit et du développement. Ni folklore, ni État parallèle. Une institution utile, contrôlée, et tournée vers les résultats.
gouverner avec les peuples, pas au-dessus d’eux
La mission nigérienne à Lomé rappelle une évidence ouest-africaine. Aucune réforme ne tient sans les communautés. Aucun développement ne dure sans les légitimités locales. En codifiant la chefferie, en la formant et en la responsabilisant, le Togo a fait un choix de gouvernance réaliste. Le Niger, en refondation, vient y puiser des solutions, non des dogmes.
Demain, des chefs nigériens mieux outillés et des chefs togolais mieux connectés. C’est ainsi que se construit, pas à pas, une Afrique qui gouverne avec ses peuples, et non au-dessus d’eux.

