‘ À l’heure où le Sahel redéfinit ses équilibres politiques et sécuritaires, le Togo ajuste sa boussole diplomatique. Le lancement de la Nouvelle Stratégie pour le Sahel 2026-2028 intervient après l’évaluation exhaustive de la première feuille de route déployée entre 2021 et 2025. Dans un environnement marqué par la pression terroriste persistante, l’extension des menaces vers le Golfe de Guinée et la reconfiguration des alliances en Afrique de l’Ouest, les autorités togolaises réaffirment une ligne constante. Être un acteur de stabilité, de médiation et de prévention.
La première stratégie sahélienne du Togo reposait sur une architecture en quatre piliers, conçue pour articuler le temps court de la sécurité et le temps long du développement.
1. Renforcer la coopération régionale opérationnelle.* Le Togo a investi les cadres de l’UEMOA, de la CEDEAO et du G5 Sahel élargi pour défendre une réponse collective, coordonnée et non fragmentée aux défis sécuritaires. L’objectif était d’éviter la juxtaposition d’initiatives et de privilégier l’interopérabilité des efforts.
2. Institutionnaliser la « paix positive ».* Au-delà de l’absence de guerre, Lomé a promu une doctrine de prévention structurelle. Dialogue intercommunautaire, valorisation des autorités traditionnelles et religieuses, mécanismes endogènes de règlement des conflits. L’idée force est que la paix durable se construit avant la crise, dans le tissu social.
3. Accompagner les transitions et médier les ruptures.* Face aux changements institutionnels survenus dans plusieurs États sahéliens, le Togo s’est positionné en facilitateur. Ni ingérence, ni indifférence. Une médiation discrète, acceptée par les parties, pour éviter l’isolement diplomatique et maintenir des canaux de désescalade.
4. Lier gouvernance inclusive et développement socioéconomique.* La stratégie a ciblé les racines de la vulnérabilité. Intégration économique des jeunes et des femmes, accès aux services de base, désenclavement des zones périphériques. Le Programme d’Urgence pour la Région des Savanes (PURS) incarne cette approche. Écoles, centres de santé, pistes rurales, appui aux activités génératrices de revenus. La sécurité par le développement.
Sous le leadership du Président Faure Essozimna Gnassingbé, le Togo a capitalisé sur sa neutralité active. Médiations entre capitales de la sous-région, facilitation de libérations d’otages ou de prisonniers, accompagnement de processus de transition. Ces séquences, souvent conduites sans publicité, ont ancré la réputation de Lomé. Un médiateur crédible, accessible, qui ne cherche pas le leadership mais le résultat.
Comme l’a rappelé Robert Dussey, ministre des Affaires étrangères, de la Coopération et de l’Intégration africaine : « Face à la menace terroriste au Sahel, l’inaction n’est pas une option pour un pays qui se veut acteur de la paix régionale ». Cette phrase résume une doctrine. La sécurité du Sahel est la sécurité du Togo. La stabilité du voisin est une question intérieure.
Le Togo récuse l’opposition entre le tout-sécuritaire et le tout-développement. L’expérience des Savanes le prouve. Les opérations militaires sans accompagnement socioéconomique créent des vides. Les projets de développement sans sécurisation des zones sont inopérants. L’approche intégrée s’impose. Sécuriser les corridors économiques, protéger les communautés, et en même temps investir dans l’école, l’eau, la santé et l’emploi. C’est la seule manière de tarir le recrutement des groupes armés et de restaurer la confiance dans l’État.
Premièrement, la géographie de la menace a changé. Les groupes terroristes projettent leur capacité de nuisance vers les États côtiers. Le Togo, frontalier du Burkina Faso, est en première ligne. La stratégie doit donc territorialiser davantage la réponse et renforcer le continuum Sahel-Golfe de Guinée.
Deuxièmement, la géopolitique régionale s’est recomposée. De nouveaux cadres institutionnels émergent au Sahel, des partenaires historiques se retirent, d’autres arrivent. Lomé doit naviguer dans cette complexité en préservant ses marges de manœuvre et ses principes.
Troisièmement, les attentes des populations ont évolué. La demande de protection est immédiate, mais la demande de dignité économique est structurelle. La nouvelle stratégie devra donc accélérer sur l’emploi des jeunes, la transformation locale et l’inclusion des femmes dans les mécanismes de paix.
Le Togo revendique une diplomatie d’équilibre. Coopérer avec tous, s’aligner avec personne. Travailler avec les partenaires internationaux, régionaux et bilatéraux, sans subordonner ses choix à un agenda extérieur. Cette souveraineté décisionnelle, assumée, est présentée comme la condition de la crédibilité. On écoute le Togo parce que le Togo écoute tout le monde et n’obéit à aucun camp.
La Stratégie 2026-2028 devra relever quatre défis. Primo, systématiser l’alerte précoce et la prévention des conflits dans l’espace CEDEAO. Secundo, arrimer les économies sahéliennes et côtières par des corridors sécurisés, des zones économiques spéciales et des chaînes de valeur agro-industrielles. Tertio, investir massivement dans la jeunesse sahélienne à travers la formation professionnelle, le numérique et l’entrepreneuriat. Quarto, porter un plaidoyer international pour que le Sahel ne soit pas seulement un théâtre sécuritaire, mais un espace d’opportunités.
En lançant sa nouvelle stratégie, le Togo ne change pas de cap. Il change de braquet. La finalité reste la même. Faire de la médiation, de la prévention et du développement les trois piliers d’une paix durable entre le Sahel et le Golfe de Guinée. Dans une Afrique de l’Ouest en mutation, Lomé parie sur la constance. Être utile, être fiable, être souverain.

