En marge du sommet _Africa Forward_, la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD) et PROPARCO, filiale du Groupe AFD dédiée au secteur privé, ont signé un accord financier d’un genre nouveau : une opération croisée de 200 millions d’euros, soit près de 131 milliards de FCFA, structurée par Galite. Première mondiale par son architecture, ce dispositif EUR/XOF vise un objectif clair : lever les verrous de financement en monnaie locale pour les entreprises de l’UEMOA et renforcer la résilience macroéconomique de la zone.
Une ingénierie financière au service de la souveraineté monétaire
L’innovation tient au mécanisme. Plutôt qu’un prêt classique en devises exposant les emprunteurs au risque de change, le montage articule simultanément les deux faces d’une même pièce : mobilisation d’euros sur les marchés internationaux par PROPARCO, et mise à disposition de ressources en franc CFA par la BOAD. L’effet est triple.
1. Élargir l’accès au XOF pour le secteur privé*. Les PME, ETI et projets d’infrastructure disposent enfin de financements longs en monnaie locale, sans prime de risque de change. De quoi financer des actifs générant des revenus en FCFA – usines, chaînes logistiques, énergie, agro-industrie – avec des bilans assainis et des business plans tenables.
2. Soutenir les réserves de change de l’UEMOA. En captant des euros tout en injectant du FCFA dans l’économie réelle, l’opération améliore la position extérieure de la zone. Elle offre un amortisseur supplémentaire à la parité fixe, dans un contexte où la volatilité des matières premières et le resserrement monétaire mondial testent la stabilité macroéconomique régionale.
3. Catalyser des projets à fort impact*. Les ressources iront au financement d’investissements structurants : infrastructures durables, industrie de transformation, agriculture et agro-industrie pour la souveraineté alimentaire, services essentiels. Autant de secteurs créateurs d’emplois formels et de valeur ajoutée locale.
Deux institutions, une doctrine : le local d’abord
Pour Françoise Lombard, Directrice générale de PROPARCO, l’accord marque « une étape majeure dans notre engagement à stimuler le financement de l’économie africaine, notamment dans l’espace UEMOA ». Il s’inscrit, dit-elle, « dans la dynamique de réforme de l’architecture du financement du développement, en apportant une solution tangible pour accroître la mobilisation de ressources en monnaie locale au service du secteur privé ». L’approche se veut « résolument gagnant-gagnant », avec la promesse de proposer davantage de prêts en FCFA aux clients de la région.
Même tonalité chez Serge Ekué, Président de la BOAD : « Cette initiative affirme notre rôle de mobilisateur de ressources en attirant des investissements supplémentaires au bénéfice de la région. Élargir le champ des moyens d’action est essentiel pour soutenir durablement la transformation des économies de l’UEMOA ». Pour le patron de l’institution de Lomé, la transaction « marque une étape importante dans notre capacité collective à drainer davantage de financements vers des projets à fort impact économique et social ».
PROPARCO : 50 ans d’ancrage africain, 1,1 Md€ par an pour le continent
Filiale du Groupe AFD, PROPARCO accompagne depuis près de cinquante ans le secteur privé africain. Six bureaux régionaux, cinq agences locales, et plus de 4,6 milliards d’euros engagés entre 2022 et 2025, soit 1,1 milliard par an. Infrastructures durables, industrie, agriculture et souveraineté alimentaire via l’initiative FARM, appui aux PME dans le cadre de Choose Africa, services essentiels : le spectre est large. L’offre combine financements adaptés, accompagnement technique Propulse et appui à l’innovation via Digital Africa pour les start-up en amorçage.
BOAD : bras financier de l’intégration ouest-africaine
Institution commune des États de l’UMOA, la BOAD a pour mandat « de promouvoir le développement équilibré des États membres et de réaliser l’intégration économique de l’Afrique de l’Ouest ». Accréditée auprès des trois mécanismes de la finance climat – GEF, Adaptation Fund, Green Climate Fund – observateur à la CCNUCC, elle héberge depuis 2013 le premier Centre régional de collaboration sur le Mécanisme pour un Développement Propre. Depuis le 27 février 2025, elle assure seule la présidence de l’International Development Finance Club (IDFC), qui réunit 27 banques publiques de développement du monde entier.
Au-delà des 200 M€, l’opération répond à une critique ancienne faite aux bailleurs : prêter en devises des économies dont les revenus sont en monnaie locale. En créant un canal qui transforme la liquidité internationale en crédit XOF long, BOAD et PROPARCO s’attaquent à l’un des nœuds de la transformation structurelle : le coût et la disponibilité du capital pour les entreprises qui produisent, transforment et emploient sur place.
C’est aussi un signal pour la réforme de l’architecture financière mondiale. Les banques publiques de développement montrent qu’elles peuvent innover, mutualiser les bilans et partager les risques pour aligner les financements sur les besoins réels des économies. Le franc CFA, souvent présenté comme contrainte, devient ici actif : une monnaie d’ancrage régional, adossée à un marché de 140 millions de consommateurs, capable d’absorber des financements longs dès lors que l’ingénierie suit.
L’enjeu sera l’exécution. Identifier les pipelines de projets bancables, accélérer l’instruction, décaisser vite, mesurer l’impact. Si l’expérience réussit, elle fera école. D’autres zones monétaires, d’autres banques de développement regarderont Lomé et Paris comme la preuve qu’on peut financer l’Afrique en monnaie africaine, à l’échelle, et sans attendre une refonte hypothétique du système monétaire international.
Les 200 M€ signés à Nairobi ne sont pas une fin. Ils sont un prototype. Celui d’une finance de développement qui parle enfin la langue des bilans des entreprises africaines : le franc CFA.

