Il y a des rencontres diplomatiques qui se contentent de politesse. Et il y en a d’autres qui ouvrent un chapitre. Celle qui a réuni, en fin de semaine à Lomé, le ministre du Tourisme, de la Culture et des Arts, Isaac Tchiakpé, et l’ambassadeur d’Allemagne au Togo, Stefan Messerer, appartient à la seconde catégorie.
Au menu, officiellement, investissements touristiques, formation, patrimoine commun et restitution des biens culturels togolais conservés en Allemagne. En réalité, beaucoup plus, la volonté de transformer une histoire partagée, parfois douloureuse, en un partenariat d’avenir, où la culture devient un moteur de croissance et la mémoire, un levier de dignité.
Le ministre Tchiakpé a d’abord présenté à son hôte la stratégie nationale de développement du tourisme. Le Togo, l’a-t-il rappelé, a choisi de passer d’un tourisme de potentiel à un tourisme de performance. Le potentiel, le pays l’a toujours eu, 56 kilomètres de côtes bordées de cocotiers, le lac Togo et ses villages lacustres, les montagnes verdoyantes de Kpalimé, les châteaux de Tamberma au nord, classés au patrimoine mondial, les marchés colorés, les fêtes traditionnelles, une hospitalité qui n’est pas un slogan mais un art de vivre. Ce qui manquait, c’était la structuration, la qualité, la visibilité. La nouvelle stratégie veut combler ce retard, rendre le pays plus attractif, mieux structurer l’offre, et faire du secteur un véritable moteur de croissance et d’emploi. Car le tourisme, quand il est bien pensé, ne crée pas seulement des hôtels, il crée des emplois pour les jeunes, des débouchés pour les artisans, des revenus pour les communautés locales.
C’est dans ce cadre que Lomé souhaite un appui allemand pour développer les infrastructures, promouvoir l’écotourisme et améliorer la qualité des services. L’Allemagne, forte de son expérience en matière de tourisme durable, de formation professionnelle et d’aménagement, peut apporter une expertise précieuse. Le Togo espère aussi attirer des investisseurs et des opérateurs allemands dans l’hôtellerie, et compte sur l’ambassade pour faire connaître la destination Togo en Allemagne. Car il ne suffit pas d’avoir de beaux sites, il faut qu’on les connaisse, qu’on ait envie de les visiter, qu’on sache comment y aller. La destination doit devenir désirable, comme le répète le ministre Tchiakpé. Et pour devenir désirable, elle doit être racontée, promue, rendue accessible.
Mais au-delà des investissements et des infrastructures, cette rencontre avait une dimension plus profonde, celle de l’histoire. Ancienne colonie allemande de 1884 à 1914, le Togo partage avec l’Allemagne un patrimoine historique important. Trente années qui ont laissé des traces, dans l’architecture, dans les archives, dans les noms de rues, dans les mémoires familiales, dans les musées. Le ministre Tchiakpé a proposé un programme conjoint pour sauvegarder ce patrimoine, le documenter et le mettre en valeur. Il ne s’agit pas de célébrer la colonisation, il s’agit de regarder l’histoire en face, de la documenter avec rigueur, de la transmettre aux jeunes générations, et d’en faire un outil de compréhension mutuelle. Un patrimoine commun, ce n’est pas un patrimoine qui appartient à l’un ou à l’autre, c’est un patrimoine qui oblige les deux pays à se parler.
C’est dans cet esprit que la question la plus sensible a été abordée, celle de la restitution des biens culturels togolais présents dans des collections publiques et privées allemandes. Le ministre et l’ambassadeur ont évoqué l’identification des objets, les recherches sur leur provenance, la coopération entre musées, et la possibilité d’engager le dialogue sur leur éventuel retour. Il ne s’agit pas d’une revendication brutale, mais d’une démarche méthodique, scientifique, respectueuse. Identifier, documenter, prouver, dialoguer. Car chaque objet, masque, statuette, insigne royal, instrument, porte une histoire, une spiritualité, une identité. Les voir revenir, ce serait pour beaucoup de Togolais, réparer une part de la mémoire volée. Pour l’Allemagne, ce serait aussi l’occasion de montrer que la coopération culturelle peut être fondée sur la justice et la reconnaissance, et non plus sur l’asymétrie.
Enfin, et c’est peut-être l’aspect le plus concret pour la jeunesse togolaise, le Togo souhaite établir des partenariats avec des établissements allemands pour former les jeunes aux métiers du tourisme, de l’hôtellerie, de la restauration et de la gestion du patrimoine. Car un bel hôtel sans personnel bien formé reste une coquille vide. Un site touristique sans guide qui sait raconter son histoire reste un décor muet. La formation est la clé. Former des chefs, des réceptionnistes, des guides, des conservateurs de musées, des entrepreneurs du tourisme, c’est investir dans le capital humain qui fera la différence demain. L’Allemagne, réputée pour son système de formation en alternance, a beaucoup à apporter dans ce domaine.
À travers cette rencontre, c’est donc une vision qui se dessine, celle d’un Togo qui ne veut plus seulement être visité, mais être compris. Un Togo qui veut que son tourisme soit à la fois économique, écologique et culturel. Un Togo qui regarde son passé avec lucidité, son présent avec ambition, et son avenir avec confiance. L’escale, il y a quelques jours, du paquebot SH Diana au port de Lomé, avec ses passagers venus découvrir en quelques heures le patrimoine culturel du Togo, a montré que la demande existe. L’appel à manifestation d’intérêt lancé par la mairie de Togoville pour aménager un site sur les rives du lac Togo, afin d’y développer des activités touristiques et de loisirs, a montré que les territoires bougent. La rencontre entre Isaac Tchiakpé et Stefan Messerer montre que la diplomatie, elle aussi, se met au service de cette ambition.
Entre le Togo et l’Allemagne, il y a une histoire qui a commencé en 1884. Il y a aujourd’hui une opportunité, celle de l’écrire autrement, par le tourisme, par la culture, par la formation, par la restitution, par le respect mutuel.
La rédaction

