Pendant que l’Afrique de l’Ouest négocie une recomposition brutale de ses équilibres, Lomé a endossé, le temps d’un week-end, le costume de capitale du dialogue sahélien. Samedi, la ville a abrité une session de haut niveau consacrée à la présentation de la Nouvelle Stratégie du Togo pour le Sahel 2026-2028. Plus qu’un exercice de communication diplomatique, la séquence a valeur de signal. Dans une région fracturée par les ruptures institutionnelles et les défis sécuritaires, le Togo revendique une posture d’interface, capable de parler à tous sans s’aliéner personne.
Une configuration diplomatique qui dit le basculement en cours
La réunion, pilotée par le ministre togolais des Affaires étrangères Robert Dussey, a rassemblé une table rare. Autour du chef de la diplomatie togolaise siégeaient Omar Alieu Touray, président de la Commission de la CEDEAO, Lansana Kouyaté, ancien Premier ministre guinéen et figure des médiations ouest-africaines, ainsi que les ministres des Affaires étrangères de l’Alliance des États du Sahel. Cette géométrie inédite est à elle seule un fait politique. Elle met face à face, sous l’arbitrage discret de Lomé, les tenants de l’architecture communautaire classique et les représentants de la Confédération de l’AES, née d’une sécession avec la CEDEAO.
Le Togo assume ici un rôle d’ensemblier. Ni aligné, ni indifférent, il construit un corridor de parole dans un espace où les canaux officiels se sont raréfiés. La présence simultanée de la CEDEAO et de l’AES dans la capitale togolaise valide l’intuition loméenne. Quand les institutions se déchirent, les États qui veulent encore se parler ont besoin de tiers de confiance.
2021-2026 : pourquoi il fallait réécrire la doctrine
La Nouvelle Stratégie n’est pas un toilettage cosmétique du cadre adopté en 2021. Elle prend acte d’un basculement géopolitique majeur. « Entre 2021 et 2025, il n’y avait pas la Confédération des États du Sahel. Aujourd’hui, cette entité est là et évolue hors du cadre communautaire ouest-africain. Nous sommes donc dans un nouveau contexte géopolitique », a martelé Robert Dussey. Le propos est clair. On ne pilote pas la relation au Sahel avec les instruments d’avant la création de l’AES, d’avant les retraits de la CEDEAO, d’avant la militarisation des transitions.
Repensée « sur instruction » du président Faure Gnassingbé, la doctrine togolaise vise un double objectif. Maintenir une présence active du Togo dans l’espace sahélien, car la sécurité du Golfe de Guinée commence au Sahel. Et adapter les modes d’action à une architecture régionale désormais polycentrique, où les formats CEDEAO, AES, UEMOA, G5 résiduel et bilatéraux coexistent sans se superposer. En somme, passer d’une diplomatie de bloc à une diplomatie de passerelles.
Cinq piliers pour une stabilisation qui ne soit pas que militaire
La Nouvelle Stratégie 2026-2028 s’adosse à cinq axes qui dessinent une réponse intégrée, loin du tout-sécuritaire.
Premier pilier : le renforcement du dialogue politique. Lomé veut institutionnaliser des consultations régulières avec Bamako, Ouagadougou et Niamey, mais aussi maintenir les ponts avec les chancelleries de la CEDEAO et les partenaires internationaux. L’idée est de préserver un minimum de grammaire commune pour éviter l’irréversibilité des ruptures.
Deuxième pilier : la lutte contre le terrorisme. Le Togo réaffirme son appui au renseignement partagé, à la sécurisation des frontières et à la montée en puissance des unités spécialisées. Mais il lie désormais cet effort à la protection des civils et au respect du droit humanitaire, condition d’une adhésion populaire aux opérations.
Troisième pilier : la promotion de l’intégration des peuples. Derrière le vocabulaire, il y a du concret. Facilitation des corridors humanitaires et commerciaux, préservation des mécanismes de libre circulation pour les populations frontalières, soutien aux diasporas sahéliennes établies au Togo. Lomé parie que l’intégration par le bas survivra aux divorces institutionnels par le haut.
Quatrième pilier : le développement économique partagé. La stratégie met l’accent sur des projets à bénéfice mutuel. Interconnexions énergétiques, corridors logistiques Lomé-Ouagadougou-Niamey, zones économiques spéciales frontalières, appui aux filières agro-pastorales. L’argument est économique et sécuritaire à la fois. Pas de stabilité durable sans emplois, pas d’emplois sans investissements, pas d’investissements sans prévisibilité.
Cinquième pilier : l’éducation et la formation..Le Togo propose d’accueillir davantage d’étudiants sahéliens, de cofinancer des centres de formation professionnelle aux métiers de l’énergie, du BTP et du numérique, et de soutenir les programmes de déradicalisation par l’insertion. La bataille du Sahel se gagnera aussi dans les écoles, les ateliers et les amphis.
Une méthode togolaise : souverainetés respectées, intérêts assumés
Au-delà des cinq axes, c’est une méthode qui s’esquisse. Le Togo ne donne pas de leçons de gouvernance. Il ne conditionne pas son appui à des calendriers électoraux qu’il ne maîtrise pas. Il parle de sécurité collective, de continuité territoriale et de prospérité partagée, trois mots qui font consensus même quand les régimes divergent. Cette posture lui permet de garder ouvertes les portes de l’AES sans fermer celles de la CEDEAO, et de rester audible auprès des partenaires du Golfe, de l’Union européenne et des Nations unies.
La Nouvelle Stratégie intègre également un mécanisme de revue semestrielle, associant des experts indépendants et des représentants de la société civile sahélienne. Objectif : éviter l’écueil des documents diplomatiques qui vieillissent plus vite que les crises qu’ils prétendent traiter. La doctrine sera vivante ou elle ne sera pas.
Lomé comme laboratoire d’une diplomatie de l’intervalle
Ce week-end diplomatique confirme une tendance de fond. À mesure que l’Afrique de l’Ouest se polarise, les capitales capables de parler à tous les camps deviennent des actifs stratégiques. Le Togo capitalise sur trois avantages. Une armée respectée et engagée dans les opérations de paix. Une économie de services et de transit qui a besoin d’un Sahel stable pour prospérer. Et une tradition de médiation discrète, sans agenda hégémonique.
La Nouvelle Stratégie du Togo pour le Sahel 2026-2028 est donc plus qu’un plan. C’est une offre de service géopolitique. Offrir au Sahel un partenaire qui sécurise sans ingérer, qui investit sans préempter, qui dialogue sans juger. Dans une région saturée de testostérone diplomatique, le pari loméen est celui de l’utilité.
Si la démarche réussit, elle fera école. Si elle échoue, elle aura au moins maintenu, un temps, une table où les Sahéliens et les Ouest-Africains ont continué de se parler. À l’heure où les canons remplacent souvent les conciliabules, ce n’est déjà pas rien.

