Il y a des vendredis qui ne ressemblent à aucun autre dans la vie d’un Parlement. Celui du 6 novembre 2026 en fait partie. À Lomé, l’Assemblée nationale a ouvert, sous la présidence du Professeur Komi Sélom Klassou, les travaux de la Commission des Finances consacrés à deux textes qui engagent l’avenir immédiat du pays, la loi de finances rectificative 2026 et le projet de loi de finances initiale 2027.
Deux budgets, deux exercices, une même exigence, celle que le ministre des Finances et du Budget, Essowè Georges Barcola, a résumée d’une formule, dépenser utile, dépenser pour des résultats.
En présence du ministre chargé des Relations avec les Institutions, Gilbert Bawara, du ministre de l’Économie et de la Veille Stratégique, Badanam Patoki, du président de la Commission des Finances et du Développement Économique, Djossou Semondji, des membres du Bureau et des honorables députés, la cérémonie d’ouverture a pris des allures de moment fondateur. Le président Klassou l’a dit lui-même, avec cette gravité propre aux instants historiques, un moment inédit de la vie parlementaire sous la Ve République s’ouvrait ce jour-là. Pour la seconde fois dans l’histoire constitutionnelle du pays, l’Assemblée nationale allait, de concert avec la deuxième chambre du Parlement, le Sénat, examiner à tour de rôle les deux lois budgétaires. Un exercice qui consacre, selon lui, le jeu normal du bicamérisme égalitaire instauré par la Constitution du 6 mai 2024. Ce n’est pas un détail de procédure, c’est la preuve que la nouvelle architecture institutionnelle du Togo fonctionne, et qu’elle fonctionne dans le respect des rôles de chacun.
Face aux députés, le ministre Barcola s’est exprimé avec un profond sens de responsabilité républicaine et une particulière considération pour la représentation nationale. Il a d’abord présenté la loi de finances rectificative 2026, rendue nécessaire par un environnement international assez dégradé. Le budget rectifié s’établit à 2 744,2 milliards de francs CFA en ressources et en charges, contre 2 751,5 milliards dans la loi initiale, soit un recul de 7,4 milliards, dû uniquement à la baisse de 9,3 milliards des comptes d’affectation spéciale. Le déficit, lui, s’établit à 247,6 milliards, soit 3,4 pour cent du produit intérieur brut, contre 206,6 milliards, soit 3 pour cent, initialement prévu. Une dégradation que le ministre assume et explique, par le renforcement des mesures destinées à soutenir le pouvoir d’achat et à améliorer les conditions de vie des populations suite au choc pétrolier. Il ne s’agit donc pas d’un dérapage, mais d’un choix, celui de protéger les Togolais quand le monde devient plus cher, plus instable, plus incertain.
Puis le ministre a présenté le projet de loi de finances initiale 2027, établi à 2 684,1 milliards de francs CFA. Un budget plus resserré en apparence, mais qui, dans la vision du gouvernement, traduit une même philosophie, celle d’un équilibre à tenir entre trois impératifs que le ministre a énoncés avec clarté, poursuivre les investissements structurants, protéger le pouvoir d’achat, et préserver la soutenabilité des finances publiques. Trois impératifs qui ne s’opposent pas, mais qui se conditionnent, car on ne peut pas investir durablement si l’on fragilise les finances, on ne peut pas protéger les ménages si l’on renonce à investir, et on ne peut pas parler de soutenabilité si les investissements ne produisent pas de résultats.
C’est cette philosophie que le ministre Barcola a condensée dans une formule qui a marqué l’auditoire, celle de la vision du Président du Conseil, faire de notre pays une république des résultats, une république de l’efficacité publique, une république où chaque décision engage, une république où chaque ressource mobilisée compte, et une république où chaque dépense produit des effets tangibles sur la condition de vie de nos concitoyens. Une république des résultats, ce n’est pas une république des promesses. C’est une république où l’on ne juge plus un gouvernement sur ce qu’il annonce, mais sur ce qu’il réalise. Et pour que cette république advienne, le ministre a posé trois engagements indissociables, la responsabilisation dans la gestion, l’efficacité dans la dépense, et la transparence dans la reddition des comptes. Trois mots qui, mis bout à bout, dessinent une nouvelle culture budgétaire, celle où chaque franc doit pouvoir être justifié, tracé, évalué.
Le président Klassou, dans son allocution d’ouverture, a donné à cet exercice toute sa profondeur politique. Il a d’abord salué la promptitude avec laquelle le gouvernement, sous la haute impulsion de Faure Essozimna Gnassingbé, Président du Conseil, a transmis les deux textes. Il a ensuite rappelé que le budget soumis à la délibération n’est pas simplement une compilation de chiffres comptables. Il est l’expression factuelle d’un acte politique majeur et traduit en francs les choix prioritaires de la nation basés sur le triptyque, protéger, rassembler, transformer. Protéger les plus vulnérables, rassembler les Togolais autour d’un projet commun, transformer le pays par des investissements qui préparent l’avenir. Derrière chaque ligne budgétaire, a-t-il martelé, il y a un paysan, une enseignante, un infirmier, un jeune entrepreneur. C’est cette humanité du budget que le Parlement doit garder en tête, au moment où il s’apprête à disséquer les chiffres.
Le président de l’Assemblée nationale a aussi situé l’examen dans un contexte international exigeant, marqué par deux dynamiques diamétralement opposées. D’un côté, les chocs, le choc économique et géopolitique lié aux tensions dans le monde. De l’autre, un choc technologique positif porté par l’essor de l’intelligence artificielle, qui stimule de nouvelles perspectives de productivité et d’innovation, mais qui exige la définition de stratégies adaptées et appropriées. La croissance mondiale ralentirait à 3 pour cent en 2026, contre 3,5 pour cent en 2025, avant de se redresser à 3,4 pour cent en 2027. En Afrique, l’inflation poursuivrait sa décélération, de 12,5 pour cent en 2025 à 8,8 pour cent en 2027. Dans l’espace UEMOA, la croissance passerait de 6,4 pour cent en 2025 à 5,5 pour cent en 2026 et 2027, avec une inflation maîtrisée à 1,9 pour cent en 2026 et 2,1 pour cent en 2027. À ces chocs s’ajoutent la persistance des défis sécuritaires dans la sous-région et le dérèglement climatique, inondations, irrégularité des pluies, sécheresse, érosion côtière. Autant de réalités qu’un budget responsable doit désormais intégrer.
Face à ce monde instable, le Togo, selon le président Klassou, fait preuve de résilience. La croissance reste portée par tous les secteurs grâce à la mise en œuvre de la Feuille de route gouvernementale, avec une inflation maîtrisée à 1,4 pour cent en 2027, largement en dessous de la norme communautaire de 3 pour cent. Ce n’est pas un hasard, c’est le fruit d’une discipline, d’une constance, d’une volonté de ne pas céder à la facilité.
En guise d’orientations, le président Klassou a invité les députés à aborder l’examen dans un esprit de sincérité, de performance et d’équité. Ne pas seulement demander combien l’on dépense, mais ce que l’on obtient pour chaque franc dépensé. Il a rappelé le cadre juridique de l’exercice, la Constitution, la loi organique relative aux lois de finances, et la directive communautaire portant lois de finances au sein de l’UEMOA. Et il a rappelé l’essence même du contrôle parlementaire, un contrôle d’autant plus utile qu’il est constructif. Il ne s’agit pas d’opposer l’Assemblée nationale et l’exécutif, mais de servir ensemble l’intérêt général. En examinant ces deux textes, l’Assemblée exerce l’une de ses prérogatives les plus fondamentales, consentir l’impôt, autoriser les dépenses et contrôler l’action du gouvernement au nom du peuple.
En déclarant ouverts les travaux, le président Klassou a formulé le vœu que les échanges conjuguent franchise, écoute et esprit républicain. La diversité des analyses, lorsqu’elles s’ordonnent au service de l’intérêt général, donne à la décision publique une assise plus solide et une portée mieux comprise.
Les travaux en commission se poursuivront dans les prochains jours, avec l’audition des membres du gouvernement et l’examen article par article des deux textes, avant leur passage en plénière puis leur transmission au Sénat. À travers la navette parlementaire, l’Assemblée nationale et le Sénat examineront à tour de rôle les deux lois budgétaires, dans le jeu normal du bicamérisme égalitaire.
Au-delà des chiffres, 2 744,2 milliards pour rectifier 2026, 2 684,1 milliards pour bâtir 2027, c’est donc un double message qui ressort de cette ouverture, celui d’un gouvernement qui assume des choix clairs de transformation, de protection sociale et de soutenabilité financière, et celui d’un Parlement qui entend exercer pleinement sa mission de contrôle, avec rigueur et responsabilité. Un gouvernement qui promet des résultats, un Parlement qui exige des résultats. Entre les deux, un peuple qui attend des résultats.

