L’intelligence artificielle ne parlera plus seulement anglais ou mandarin au Togo. Le pays veut imposer ses voix.
Cette semaine, à l’occasion du sommet « AI for Good » à Genève, le gouvernement togolais a dévoilé une initiative ambitieuse : construire les premiers modèles d’IA capables de comprendre et de générer plus de 50 langues vernaculaires du Togo.
Objectif double : rendre les services publics numériques accessibles à tous, et réparer l’injustice des données qui laisse l’Afrique à la marge de la révolution de l’IA.
Un projet souverain porté par trois acteurs togolais et africains
L’annonce a été faite conjointement par le Togo AI Lab, la plateforme continentale Zindi et la startup technologique togolaise Umbaji.
Le projet s’inscrit directement dans la *Stratégie nationale d’intelligence artificielle du Togo*. Une stratégie qui ne veut pas subir la technologie, mais la façonner pour qu’elle serve les citoyens, dans leur langue.
« _Nous considérons les modèles linguistiques comme une infrastructure publique essentielle pour l’ère numérique_ », a déclaré Cina Lawson, ministre de l’Efficacité du service public et de la Transformation numérique.
« _En collectant des données audio et textuelles locales et en mobilisant la communauté de Zindi, nous créons des outils d’IA souverains, sûrs et inclusifs_ ».
le plan : collecter, labelliser, entraîner
Concrètement, le Togo va bâtir une plateforme open-source de collecte de données. L’idée est simple mais colossale : aller à la rencontre des communautés dans tout le pays pour enregistrer et transcrire leurs langues.
Les cibles sont précises:
– 50 heures de voix validées pour chacune des 50 langues nationales
– 6 000 paires de phrases traduites par langue
Cela concerne l’éwé, le mina, le kabyè, le tem, le moba, le gourmantchéma, le bassar, le losso, l’akposso, l’ana-ifè… et des dizaines d’autres parlers qui structurent la vie quotidienne des Togolais.
Ces corpus serviront de carburant à quatre compétitions d’IA qui seront lancées sur Zindi. Data scientists, linguistes et ingénieurs du continent entier sont invités à développer des modèles open-source de :
Reconnaissance vocale
Synthèse vocale
Traduction automatique
Traitement du langage naturel en langues locales
À la clé : 40 000 dollars de prix pour récompenser les meilleures solutions.
combler un fossé mondial
Le timing n’est pas anodin. Selon l’*UNESCO*, plus de *2 000 langues africaines* sont quasi absentes des jeux de données qui entraînent les grands modèles d’IA actuels. Résultat : des millions d’Africains ne peuvent pas utiliser le chat vocal, les assistants ou les services publics numériques dans leur langue maternelle.
Le Togo veut inverser la tendance. En ouvrant ses données et en mobilisant une communauté, il espère créer un effet boule de neige pour toute l’Afrique de l’Ouest.
« _Trop de langues africaines restent sous-représentées. En réunissant les communautés locales, des données ouvertes et un réseau mondial de praticiens de l’IA, cette initiative garantit que la diversité linguistique du Togo se reflète dans la prochaine génération de technologies d’IA africaines_ », souligne Celina Lee, directrice générale de Zindi.
une collaboration qui porte déjà ses fruits
Ce n’est pas un coup d’essai. En 2024, le ministère du Numérique et Zindi avaient déjà organisé une compétition pour exploiter des données démographiques et géospatiales afin d’optimiser le déploiement de la fibre optique. Plusieurs lauréats avaient été recrutés par le Togo AI Lab.
De son côté, Umbaji n’en est pas à sa première collecte. L’entreprise a déjà constitué des bases de données multilingues couvrant 11 langues africaines dans 6 pays.
Fondée en 2018, *Zindi* pèse aujourd’hui : plus de 100 000 experts en IA dans 180 pays. Un vivier que le Togo entend mettre à profit pour accélérer.
vers des services publics qui parlent comme les citoyens
À terme, l’ambition est claire : qu’un paysan à Dapaong puisse poser une question à un chatbot en moba, qu’une femme à Kpalimé obtienne une information administrative en éwé par message vocal, qu’un élève à Sokodé apprenne avec un assistant qui lui parle en tem.
En pariant sur ses langues, le Togo ne fait pas seulement de la technologie. Il fait un acte politique et culturel fort : numériser sans déraciner.
La collecte démarre dans les prochains mois. Le Togo veut prouver qu’il est possible de bâtir une IA africaine, par des Africains, pour des Africains.

