C’est une première qui fait date pour la corporation. Plus de 100 journalistes venus des cinq régions du Togo se sont réunis vendredi à Kara pour une formation nationale dédiée à l’extension de l’Assurance Maladie Universelle aux Travailleurs Non-Salariés, avec un focus sur les professionnels des médias. Organisée par les sept faîtières de la presse – CONAPP, URATEL, PPT, UJIT, SYNJIT, ATOPPEL et OPPEL – en partenariat avec la CNSS et l’INAM, et placée sous le Haut Parrainage du Président du Conseil, Faure Essozimna Gnassingbé, la rencontre marque un tournant. Les journalistes ne seront plus seulement ceux qui informent sur l’AMU. Ils en deviennent bénéficiaires et ambassadeurs.
Une mobilisation inédite de la profession
La salle de Kara a reflété la diversité de l’écosystème médiatique togolais. Presse écrite, radios communautaires, télévisions, médias en ligne, syndicats et patronats. Plus de 100 professionnels, du reporter de Dapaong au directeur de publication de Lomé, ont fait le déplacement. L’enjeu dépasse la corporation. Pour la première fois, une réforme sociale majeure intègre les journalistes, notamment ceux de la presse privée, historiquement en marge des filets de protection sociale.
Comme l’a rappelé le représentant des Organisations de Presse, les situations douloureuses n’ont pas manqué. Confrères contraints de lancer des cagnottes pour se soigner, carrières brisées par un accident de santé, familles précarisées. L’extension de l’AMU aux journalistes vient réparer une injustice structurelle. Elle reconnaît que produire de l’information est un métier, avec ses risques, et qu’il mérite une couverture santé au même titre que les autres professions indépendantes.
Le contenu de la formation : comprendre pour mieux transmettre
Trois blocs ont structuré la journée. D’abord, les mécanismes de l’AMU pour les Travailleurs Non-Salariés. Procédures d’adhésion, base de calcul des cotisations, panier de soins, parcours de soins, délais de carence, conditions d’accès aux prestations. Les experts de la CNSS et de l’INAM ont détaillé les guichets, les pièces à fournir et les canaux digitaux d’enrôlement. L’objectif était clair. Lever l’asymétrie d’information qui freine l’adhésion. Un journaliste qui comprend le dispositif peut s’y affilier sans friction.
Ensuite, le rôle stratégique des médias dans la vulgarisation. Comment expliquer l’AMU sans jargon ? Comment traiter les cas de rejet, les retards de remboursement, les exclusions du panier ? Comment donner la parole aux usagers sans verser dans le sensationnalisme ? Les formateurs ont insisté sur une pédagogie par l’exemple. Reportages dans les centres de santé conventionnés, témoignages de premiers bénéficiaires, décryptage des textes, fact-checking des rumeurs sur la « gratuité totale ». La presse devient un tiers de confiance entre les gestionnaires et les populations.
Enfin, la mise en place d’un cadre durable de collaboration. CNSS, INAM et Organisations de Presse ont acté un mécanisme de concertation permanent. Désignation de points focaux dans chaque rédaction, ligne directe pour vérifier une information, ateliers trimestriels de remontée des dysfonctionnements, coproduction de contenus d’éducation à la santé. L’idée est d’institutionnaliser le dialogue pour éviter que les incompréhensions ne se transforment en crises.
Une reconnaissance politique au plus haut niveau
La portée de l’événement tient aussi à son parrainage. En plaçant la rencontre sous son Haut Parrainage, le Président du Conseil Faure Essozimna Gnassingbé envoie un signal. L’AMU est une réforme phare du mandat social, et les médias en sont un pilier de mise en œuvre. Germain Pouli, Président du CONAPP et Coordinateur des Organisations de Presse, n’a pas manqué de saluer « l’accompagnement et l’oreille attentive » du Chef de l’État face aux doléances de la corporation.
Les autorités locales ont amplifié le message. Le Secrétaire Général représentant le Gouverneur de la Région de la Kara, le Préfet de la Kozah et le Maire de la Commune Kozah 1 ont unanimement souligné deux points. D’abord, l’importance vitale de l’AMU pour des journalistes souvent exposés, mobiles, et sans filet. Ensuite, le rôle irremplaçable des médias pour traduire la réforme en « langage compréhensible et accessible » auprès des populations. Quand le journaliste comprend, le citoyen adhère.
Pourquoi les journalistes sont un levier décisif pour l’AMU
L’intuition stratégique est double. Protéger ceux qui informent, et informer par ceux qui sont protégés. Un journaliste affilié à l’AMU parle de la réforme en connaissance de cause. Il connaît le formulaire, le délai, le centre de santé de référence. Sa parole gagne en crédibilité. À l’inverse, un journaliste précaire qui couvre l’AMU sans y avoir accès entretient un biais. Il relaie la promesse sans pouvoir la tester.
Deuxième levier. Le maillage territorial. Les 100 journalistes formés irriguent les cinq régions. Une radio à Mango, un site d’info à Atakpamé, une télé à Lomé, un journal à Aného. Ensemble, ils touchent des publics que les canaux institutionnels atteignent mal. Langues locales, formats adaptés, heures de grande écoute. La vulgarisation de l’AMU ne peut réussir sans eux.
Troisième levier. La fonction de veille. Les médias sont les premiers capteurs des dysfonctionnements. Files d’attente, ruptures d’intrants, refus de soins, incompréhensions sur le panier. En créant un cadre de collaboration avec la CNSS et l’INAM, les Organisations de Presse passent du rôle de dénonciateur ex post à celui de partenaire de l’amélioration continue.
Les défis qui restent à relever
L’enthousiasme de Kara ne doit pas masquer les chantiers. Le premier est celui de l’adhésion effective. Former 100 journalistes est une chose. Les voir cotiser en est une autre. Beaucoup de journalistes, surtout pigistes et correspondants, ont des revenus irréguliers. La CNSS et l’INAM devront proposer des modalités de paiement flexibles, adaptées à la saisonnalité des revenus médiatiques.
Le deuxième défi est celui du panier de soins. Les journalistes sont exposés à des risques spécifiques. Stress, troubles musculo-squelettiques, affections visuelles, risques en reportage. Le panier AMU devra, à terme, intégrer ces réalités pour rester attractif.
Le troisième défi est déontologique. Devenir ambassadeur de l’AMU ne signifie pas renoncer à l’esprit critique. Les médias devront couvrir les succès sans taire les ratés. C’est à ce prix que la confiance se maintiendra. Le cadre de collaboration avec la CNSS et l’INAM devra garantir cette liberté éditoriale, sous peine de transformer les journalistes en simples relais de communication.
Perspectives : de Kara à Lomé, puis aux territoires
Les Organisations de Presse ne comptent pas s’arrêter à Kara. Une seconde cohorte est annoncée à Lomé dans les prochains jours pour toucher les rédactions de la capitale et du Grand Sud. L’objectif affiché par Germain Pouli est limpide. « Les médias togolais ne seront pas seulement bénéficiaires de l’AMU, mais aussi des ambassadeurs actifs de cette réforme. Notre voix, portée dans les cinq régions du pays, sera un instrument puissant pour encourager l’adhésion massive des populations. »
À moyen terme, trois indicateurs diront si Kara a été un tournant. Le taux d’enrôlement des journalistes à l’AMU d’ici fin 2026. Le volume et la qualité des productions médiatiques consacrées à la réforme. Et le nombre de saisines du cadre de collaboration CNSS-INAM-Médias pour résoudre des cas concrets.
Une réforme sociale qui passe par les mots
L’AMU est une architecture technique. Paniers, taux, conventions, parcours. Mais son succès est culturel. Il dépend de la capacité collective à passer d’une logique de débrouille individuelle à une logique de solidarité mutualisée. Pour opérer ce basculement, il faut des récits, des explications, des visages. Il faut des journalistes qui ont signé, qui ont été remboursés, qui peuvent dire « ça marche » ou « voici ce qui bloque ».
En formant 100 journalistes à Kara, le Togo fait un pari d’intelligence. Il mise sur la presse non pas comme courroie de transmission, mais comme partie prenante. Il arrime une réforme d’État à une corporation qui façonne l’opinion. Si le pari réussit, l’AMU gagnera des années d’adhésion. Si les médias jouent le jeu de l’ambassadeur sans renoncer au journalisme, les citoyens y gagneront deux fois. Une couverture santé, et une information de qualité pour la faire vivre.

