L’affaire Goma est devenue l’écran sur lequel se projettent deux visions du monde. L’une, européenne, se veut gardienne de vertus universelles, mais s’autorise des angles morts avec des prudences diplomatiques à géométrie variable, et équilibres savamment entretenus avec Israël. L’autre, africaine, défend son droit à rendre la justice, protéger l’ordre public et décider, sans qu’une chambre politique extérieure décrète ce que doit valoir un verdict.
Le Parlement européen dans sa résolution du 11 septembre 2025 « condamne fermement l’arrestation arbitraire » de M. Abdoul Aziz Goma et exhorte les autorités togolaises à le libérer immédiatement et sans condition, en accord avec l’avis du Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire. Les eurodéputés y dénoncent des allégations graves : selon eux, M. Goma, de double nationalité irlando-togolaise, aurait été torturé, maintenu au secret pendant de longues périodes et privé d’un procès équitable, avant d’être condamné à dix ans de prison au terme d’une audience expéditive. Toujours d’après la résolution, son cas s’inscrirait dans un contexte de « grave recul démocratique » au Togo, illustré par la réforme constitutionnelle de 2024 qui a modifié le mode d’élection du président de la République. Autant de critiques qui ne sont qu’une peinture à charge, ignorante des progrès réalisés et surtout irrespectueuse de la souveraineté du Togo.
Oui, la souveraineté, aujourd’hui, se conjugue avec des engagements internationaux. Cela n’autorise cependant pas la sur-transposition de standards par des résolutions qui exigeraient la révocation d’un jugement souverain. Dans n’importe quel État de droit européen, une telle exigence provoquerait un tollé au nom de l’indépendance des juridictions. Pourquoi ce qui est sacré à Paris ou Bruxelles cesserait-il de l’être à Lomé ? Le discours officiel au Togo est sans ambiguïté : la résolution européenne constitue une « tentative d’ingérence » inacceptable, cherchant à forcer le pays à abdiquer son propre droit pénal sous l’effet de pressions extérieures.
Le parallèle sécuritaire est tout aussi éclairant : en Europe, l’usage de la force, les interpellations massives ou les interdictions de manifester sont publiquement justifiés par la préservation de l’ordre public. En Afrique de l’Ouest, confrontée à la porosité des frontières, aux trafics et aux menaces violentes, la marge de manœuvre sécuritaire devrait être comprise, non caricaturée. Refuser cette réalité, c’est pratiquer le deux poids, deux mesures.
Dans cette affaire, le spectre du “précédent” hante les esprits : si Lomé libérait un détenu sous la pression étrangère, qu’est-ce qui l’empêcherait demain de subir d’autres exigences du même ordre ? Il est fort nécessaire de préserver la crédibilité de la justice nationale. Accéder aux demandes de Bruxelles équivaudrait à saper l’autorité des juridictions et brader la souveraineté du Togo.
Nous disons non au néo-impérialisme normatif qui prétend exporter une démocratie orientée, sélective selon les intérêts du moment. Nous disons oui à une coopération d’égal à égal : audits contradictoires, expertise conjointe, mécanismes de recours, amélioration des conditions de détention, renforcement de l’aide juridictionnelle. Mais la ligne rouge demeure nette : le respect de la souveraineté judiciaire. L’Afrique n’est plus un espace de tutelle. Le Togo, comme tout État responsable, assume de dire le droit — et de l’améliorer — sans renoncer à sa dignité institutionnelle.

